samedi 29 février 2020

Karoo, Steve Tesich

Quatrième de couv' : Égoïste et cynique, Saul Karoo ment comme il respire et noie ses névroses familiales dans la vodka. Son métier, script doctor, consiste à dénaturer des chefs-d’œuvre pour les aligner sur les canons hollywoodiens. Quand sa carrière croise celle de Leila Millar, une jeune actrice médiocre, il décide contre toute attente de la prendre sous son aile. Car ils sont liés par un secret inavouable…

Né en ex-Yougoslavie en 1942, Steve Tesich a grandi aux États-Unis, où il est devenu dramaturge et scénariste. Karoo est son second et dernier roman, achevé quelques jours avant sa mort brutale en 1996.


Mon avis : J'ai acheté ce roman en 2014 (j'ai encore et toujours des livres dans ma PAL qui datent vraiment...) pour sa couverture effet miroir. Parce que le résumé, soyons honnête, ne m'emballais pas franchement.
Et puis je l'ai racheté en 2019, quand les éditions Monsieur Toussaint Louverture l'ont à nouveau publié dans leur collection Les grands animaux. Partant du constat que je le possédais en deux exemplaires, dans deux éditions que je trouvais superbes, il aurait été superficiel de se contenter de garder les deux livres sans en connaître le contenu. Karoo étant un titre en un seul mot, ça correspondait bien au challenge mensuel.

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Karoo est l'histoire du personnage éponyme. Homme d'une cinquantaine d'années, vivant à New York, il est une sorte de scénariste, du moins il ré-écrit les scénarios ou re-monte les films afin de les rendre plus présentables au public, plus commercialisables. Séparé mais toujours pas divorcé de sa femme Dianah, il a avec elle un fils qu'ils ont adopté 19 ans plus tôt, Billy.
Incapable à présent de connaître l'ivresse, cet ancien alcoolique vivote à New York, entre les dîners-disputes en public avec Dianah et son habitude pathologique à éviter de se retrouver en tête à tête avec son fils.
Un jour, Jay Cromwell, un producteur de films, lui soumet la cassette d'un film réalisé et monté par un très grand cinéaste. Le producteur, persuadé que ça ne vaut rien, demande à Karoo de revoir le montage afin d'en faire quelque chose. Mais ce film, un chef d'oeuvre selon lui, va ouvrir la porte à l'arrivée dans sa vie de Leila Millar.

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Durant les 150 premières pages, l'auteur s'attache à nous faire comprendre la personnalité de Saul Karoo. Personnage peu ordinaire, Saul est quelqu'un qui se regarde non-stop dans le je/jeu social auquel il participe avec ses pairs. Il observe et analyse constamment son comportement, l'ajustant cyniquement en fonction de ce qu'on attend de lui. Il est capable d'avoir deux attitudes : il joue la comédie de l'ivresse, tout en restant parfaitement à l'écoute de ce que lui dit son interlocuteur pour l'analyser. Saul Karoo a un esprit compliqué, perpétuellement en réflexion, je suis surprise qu'il ne se fatigue pas lui-même de ne pas laisser la vie se dérouler, pour constamment l'analyser.
C'est un roman psychologique, où il est question de perception de soi. Si vous n'aimez pas les romans avec des réflexions intérieures, ne prenez pas ce livre !

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L'histoire n'est pas des plus palpitantes, mais il y a néanmoins des rebondissements qui nous tiennent en haleine.
Il y a par ailleurs des ellipses narratives très frustrantes. Saul, ce personnage tout en réflexions, déterminé à dire à untel ses quatre vérités, se dégonfle régulièrement lorsque la situation se présente. A plusieurs reprises, l'auteur fait monter la tension, on espère que Saul va parler, et... il ne le fait pas, se laissant engouffrer dans le présent.

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Alala comme j'ai détesté cette fin ! J'avais imaginé autre chose, j'avais songé à un drame mythologique, digne du mythe d'Oedipe, ça aurait été savoureux de creuser ce côté-là de l'histoire. Malheureusement, la dernière partie fait suite à un événement que je n'avais pas pressenti et qui donne lieu, à une autre histoire, un autre drame, pour lequel je n'ai rien ressenti.
Par sa narration à la troisième personne, cette dernière partie met le lecteur à distance avec Saul Karoo. Et même si l'auteur tente de nous montrer que cet homme reste la même personne, malgré les questionnements sur son identité, je n'ai pas pu éprouver de peine ni de pitié pour ce personnage, dont la fin est dégradante, tout en étant créative et spirituelle.

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J'ai beaucoup aimé le style de Steve Tesich, fluide, jamais lourd avec quelques descriptions précises des lieux. Il y a beaucoup d'absurdités dans ce que l'auteur nous montre : la visite médicale, les dîners avec Dianah, ou même dans la façon d'être de Karoo.
La structure de l'histoire est très bien maîtrisée, l'auteur prend son temps pour installer son personnage. En revanche, le rythme ramollit, notamment lors du chapitre en Espagne.

La tournure des phrases nous poussent à réfléchir à nous-mêmes, car l'auteur aborde des sujets originaux dans le rapport à la vie : le fait de partager une intimité avec la famille proche, qui sont nos parents ?, doit-on réagir selon l'image que les autres ont de nous ?, etc. Des sujets qu'on voit plutôt peu traités par les auteurs et autrices, des sujets qu'on croit banals et intégrés alors qu'ils peuvent s'avérer source de questionnements.

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Karoo est un antihéros, que j'ai pris plaisir à suivre, parce qu'il nous interroge sur la représentation de soi en compagnie des autres.
Cependant la fin, qui n'a pas pris la direction à laquelle je m'attendais, me contraint à baisser la note que j'attribue au livre.

7/10

La fiche du livre sur le site de l'éditeur

mardi 25 février 2020

Chocolat, Joanne Harris

Quatrième de couv' : Séduites par Lansquenet, Vianne Rocher et sa fille Anouk décident d'y établir leur chocolaterie. Mais dans ce petit village du sud-ouest de la France, le père Reynaud veille sur ses ouailles comme la cuisinière surveille le lait sur le feu. Aussi voit-il en l'ouverture de La céleste Praline l'œuvre d'une sorcière. Et s'il avait raison?

Joanne Harris nous offre une ode gourmande à la tolérance et au plaisir.
Adapté au cinéma avec Juliette Binoche et Johnny Depp dans les rôles-titres, Chocolat s'est vendu à plus de douze millions d'exemplaires dans cinquante-cinq pays.



Mon avis : Il me semble avoir vu le film il y a très, très longtemps. Il est actuellement disponible sur Netflix, mais je souhaitais lire le livre avant. Ça faisait plusieurs années que je le cherchais en librairie, mais comme il est un peu ancien, j'ai mis du temps à le trouver. J'ai fini par tomber dessus lors de mon dernier passage à Bayonne en septembre dernier, à la librairie Elkar. J'étais ravie de le trouver là-bas et je n'ai pas hésité longtemps avant de l'acheter.

🍫🍩🍪

Vianne Rocher et sa fille Anouk décident de s'installer à Lansquenet, une village de 200 habitants. Depuis sa plus tendre enfance, Vianne n'a fait que fuir et passer de ville en ville avec sa mère, à présent décédée. Sans jamais comprendre pourquoi, elle a gardé en elle ce besoin de bouger constamment, elle pense pourtant pouvoir poser ses valises dans ce village. Très vite, elle comprend que l'un des habitants de la commune va s'opposer à son installation et à l'ouverture de son commerce : un magasin de chocolats. Il s'agit du père Reynaud, personnage emblématique du village, qui cache son lot de secrets.

🍫🍩🍪

J'ai commencé ce roman sans savoir à quoi m'attendre. J'avais dans l'espoir de lire un roman qui ferait honneur au chocolat, où se développerait une histoire d'amour. Mais je ne pensais pas y trouver des zestes de sorcellerie et d'affrontements avec un homme d'Eglise.

On a quasiment un chapitre sur deux qui est du point du vue du curé, et comment vous dire ? Il est... insupportable. J'ai détesté les passages où il s'exprimait, ça me mettait mal à l'aise, parce qu'il était dépeint comme quelqu'un de très mauvais. Etrangement dans l'histoire, c'est lui qui est le mieux développé et a le plus de profondeur, car on connait peu à peu son passé. MAIS j'ai détesté ce qu'a voulu faire l'autrice avec ce personnage d'Eglise qu'on perçoit comme mauvais : c'est dérangeant de lire un roman manichéen où il n'y a aucune nuance, ça me donne l'impression d'être prise pour une idiote.

L'histoire se situe en 1995 et on a l'impression que ce village vit encore comme dans les années 50. Il y a 3 commerces, un café et une Eglise. C'est autour du père Reynaud que tous les habitants du village se rassemblent. Ça ne m'a pas paru très crédible qu'on trouve un village qui ne vit que pour et par la religion. Il y a très peu de brebis galeuses, un ou deux personnages ne se rendent pas à l'église tous les matins dès 6h pour écouter la messe. Et même celle qui ne croit pas en Dieu, reçoit les sacrements lors de son décès (genre whaaat ?).
Donc déjà situer l'intrigue en 1995 dans un village français, avec un prêtre qui régit la vie de la communauté, ça sonne faux.

Ensuite, notre chère Vianne Rocher décide sur un coup de tête de s'installer là. Elle trouve direct une maison avec un commerce et en 3 jours elle ouvre sa boutique ! Elle fait appel à 2-3 bonhommes du village pour repeindre les murs et redonner un peu de vie à l'intérieur du lieu, et pouf tout est prêt ! je ne crois pas que ça marche comme ça dans la vraie vie...

L'histoire se déroule entre le 11 février et le 28 mars, c'est-à-dire en 1 mois et demi, et tout arrive super vite, super facilement. Vianne se lie d'amitié avec des gens du jour au lendemain, comme si elle avait toujours vécu là.

Elle couche avec quelqu'un UNE fois et tombe enceinte direct : dans les secondes qui suivent l'accouplement, elle SAIT qu'elle est enceinte. Non mais okay la meuf est un peu sorcière sur les bords, mais quand même ! La touche mystique présente dans ce roman m'a semblé bien mal exploitée, elle est utile dans le sens où on oppose l'Eglise aux croyances païennes (encore que ce soit une vision bien simpliste des choses...), mais soit il fallait y aller à fond et faire un roman fantastique avec de la vraie sorcellerie, soit il fallait s'abstenir de parler d'un "vent" qui pousse Vianne à s'installer là pour anéantir "L'homme Noir", et qu'elle connaît les goûts en chocolat de tout le monde sans même avoir discuté avec les gens, etc. Je dois dire que même si j'aime les femmes indépendantes et fortes comme Vianne, le fait qu'elle soit mise en opposition avec le prêtre, m'a amenée à la détester. Vianne est forcément parfaite, à l'aise avec les gens, drôle, pleine d'empathie, et sans aucun défaut. Je suis désolée, mais non, ce n'est pas un personnage comme ça que j'ai envie de voir dans un roman !

🍫🍩🍪

Par ailleurs je n'ai pas trop aimé le style d'écriture, j'ai trouvé que c'était lourd de descriptions à certains moments (je n'ai pas besoin qu'on me décrive toutes les fleurs du jardin d'Armande, merci) et super classique dans la narration.
On n'entrait pas toujours assez dans la tête de Vianne, alors que l'histoire nous est contée par elle. Elle raconte les événements, mais sans trop mettre de mots sur ses émotions, un peu comme si elle était une simple spectatrice de l'histoire.
Et malheureusement la romance entre Vianne et un certain homme n'était pas assez développée : l'autrice donne quelques indices, et quand ça arrive, on est là : "ouais bof", surtout qu'elle a cousu une autre histoire entre le personnage masculin et une amie de Vianne. Chelou.

🍫🍩🍪

Outre ces points négatifs, ça se lit vite et facilement. Les personnages de la communauté sont amusants et attachants, leurs liens sont souvent touchants : comme Armande et son petit-fils Luc, ou Guillaume et son chien Charly. On les voit entrer dans la boutique d'Armande, développer des liens avec leurs voisins. Eux, sont plutôt agréables à suivre et développés dans leurs rapports aux autres.
La boutique est un lieu de rencontres entre les personnages et il y a un côté très agréable à découvrir ce qu'ils se disent. Et puis nous aussi, on aimerait être là, à dévorer du chocolat.

🍫🍩🍪

J'ai beaucoup aimé les trois grosses thématiques de l'histoire qui concernent des personnages secondaires : pour tous il s'agit de l'arrivée de nomades dans la commune et comment ils réagissent à ça, pour l'une il s'agit de la violence faite aux femmes et comment elle s'en libère, pour l'autre il s'agit du choix de sa mort. Sans ça, le roman qui ne tenait pas debout, propose trois sujets de société vraiment intéressants et qui amènent à la réflexion.

🍫🍩🍪

Ça se lit donc vite et ce n'est pas un mauvais livre, mais ce n'était pas aussi bien que ce que j'imaginais. Il est possible aussi que le film m'ait laissé des images en tête qui ne correspondaient pas à ma lecture...

5/10

La fiche du livre sur le site de l'éditeur

dimanche 23 février 2020

Circé, Madeline Miller

Quatrième de couv' : Fruit des amours d’un dieu et d’une mortelle, Circé la nymphe grandit parmi les divinités de l’Olympe. Mais son caractère étonne. Détonne. On la dit sorcière, parce qu’elle aime changer les choses. Plus humaine que céleste, parce qu’elle est sensible. En l’exilant sur une île déserte, comme le fut jadis Prométhée pour avoir trop aimé les hommes, ses pairs ne lui ont-ils pas plutôt rendu service ? Là, l’immortelle peut choisir qui elle est. Demi-déesse, certes, mais femme avant tout. Puissante, libre, amoureuse…


Mon avis : Comme beaucoup de gens sur Bookstagram, j'ai craqué pour ce livre en mai 2019 à cause de sa couverture. 
L'histoire, en revanche, ne m'intéressait pas plus que ça, parce que même si j'aime bien la mythologie, j'ai une mémoire bien trop mauvaise pour me souvenir de tous les récits liés aux dieux antiques. Mais nous sommes encore dans le mois des lectures au titre en un mot, et Circé faisait donc partie de ma PAL constituée pour Février. 

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Pour vous le dire tout de suite, j'ai été très surprise de la fluidité et de la modernité de l'histoire. Et heureusement car le roman compte 550 pages ! 
Nous suivons la vie de la déesse et sorcière Circé. Née d'Hélios et d'une nymphe, elle cherche longtemps à être considérée par son père. Mais c'est en mettant en oeuvre un stratagème de sorcellerie, qu'elle sera exilée seule sur une île. Là, elle va exploiter son temps et les richesses de son île, afin de travailler ses sorts, ses potions et autres charmes. Passeront sur son île différents hommes et femmes, dieux, déesses, nymphes ou simples mortels, l'obligeant à vivre des aventures. 

🌞🏺🦅

J'ai dévoré le début, puis j'ai franchement ressenti un coup de mou au milieu du roman, et enfin j'ai à nouveau dévoré les 200 dernières pages. 

Grâce à ce roman, j'ai reconnu les noms des personnages dont j'avais entendu parler en cours de culture générale, ou en cours de mythologie à la fac. Même si ma mémoire me fait défaut, l'autrice développe suffisamment les récits pour qu'on fasse le lien entre les personnages et ce qui leur est arrivé. On a l'habitude, quand on étudie la mythologie grecque, de lire des récits d'aventure dépourvus de sentiments ou de réflexions intérieures. Ce format, au style très moderne, m'a permis de mieux enregistrer les récits mythologiques qu'on avait essayé de m'apprendre il y a une dizaine d'années. 

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J'ai beaucoup aimé cette représentation de la femme, qui plus est, une sorcière. On voit clairement mûrir cette déesse : de nymphe bêtasse et jeune, elle devient une femme solitaire et libre, une mère qui déteste la maternité mais fera tout pour protéger son fils, et enfin une déesse qui a mûri et qui veut prendre un rôle dans le monde, avant de s'effacer tout doucement. 
J'ai aimé voir les aventures qui lui arrivaient et de quelle manière elle s'en tirait, de quelle façon celles-ci la changeaient. Ce roman est un appel à l'affirmation de soi. 

J'ai aimé l'ambivalence du personnage d'Ulysse, ce type qu'elle aime mais dont elle perçoit dans les discours la cruauté et la noirceur. Toujours représenté comme un héros rusé, il est aussi paranoïaque, violent, sanguin. 

Même sans m'attacher aux différents personnages parce qu'ils sont souvent insupportables, j'ai aimé le fait que mortels comme dieux, déesses, ils/elles ne soient pas lisses, qu'ils/elles aient des aspérités.  

C'est aussi un roman d'amour, sans niaiserie, sans vulgarité, Circé connaît plusieurs hommes et elle aura pour eux des sentiments, plus ou moins forts. Elle saura les laisser partir quand il est temps et c'est peut-être ce que j'admire le plus chez elle, son calme et sa force lorsque le moment est venu de se quitter. Peut-être parce que leurs amours ne sont pas gravées dans le marbre, mais plutôt quelque chose qui arrive, qui se vit dans l'instant, sans jamais véritablement mettre de mots dessus. 

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Pour en revenir aux défauts, il y a des longueurs et le rythme n'est pas toujours très soutenu. Je me suis plus ennuyée à partir du moment où Circé découvre la maternité, heureusement l'autrice évoque l'enfance de Télégonos en peu de lignes, sinon un rapport détaillé m'aurait franchement ennuyée, tant la petite enfance du garçonnet m'a paru répétitive et étouffante. 

J'ai aussi buté sur quelques tournures de phrases, qu'il a fallu que je relise une ou deux fois pour comprendre l'histoire. Lors de certains dialogues, je ne savais pas qui parlait. Je pense que ça vient de la traduction qui omet quelques fois de citer les personnages de la scène. 

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Avec Circé, l'autrice fait le pari de nous plonger au coeur des états d'âme et des caractères des grandes figures mythologiques. C'était une bonne lecture, un peu longue, mais intéressante, qui m'a tenue en haleine durant 3 jours.  

7/10


mercredi 19 février 2020

Sula, Toni Morrison

Quatrième de couv' : Dans l’Ohio des années 20, deux petites filles noires s’inventent ensemble une vie meilleure. Mais l’âge venant, tandis que Nel se plie à son rôle de mère et d’épouse, Sula choisit de conquérir ailleurs sa liberté. Pour tous, elle devient la scandaleuse, la dévoyée. Et doit se défendre, quarante ans plus tard, contre une société soumise à la vérité des autres…

« Sula, c'est l'histoire d'une amitié féminine, puis d'un désamour ; le portrait d'une paria qui invente avant l'heure, et pour son seul usage, la liberté brûlante de la femme moderne. »
Manuel Carcassonne - Le Figaro littéraire 


Mon avis : Suite à son décès, on a vu partout en librairie les romans de Toni Morrison. J'en avais lu un en 2017 : Délivrances, qui ne m'avait pas franchement divertie. Quand j'y repense, je ne me souviens pas de l'histoire, simplement que je n'avais pas vraiment aimé, que je n'avais pas été très à l'aise avec cette lecture. Preuve en est : j'ai revendu le livre. Mais cet hiver j'ai voulu tenter de lire un autre ouvrage de l'autrice. J'en ai donc choisi un assez court une nouvelle fois. Alors, soit ça ne passe pas du tout avec les textes de cette autrice, soit ses romans courts sont moins bons que les autres.
Vous l'aurez compris, Sula n'a pas été une très bonne lecture.

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L'histoire nous emmène en Ohio dans les années 20. Les Noirs ont été autorisés à s'installer sur les hauteurs de la ville et forment un quartier dans lequel vont naître Nellie et Sula. Ensemble elles grandissent, entourées de personnages au fort tempérament. L'une va se marier très jeune et avoir des enfants, tandis que l'autre quittera Medallion pour étudier à l'université dans un autre Etat. Mais à son retour, leurs vies parallèles vont se croiser d'une manière, on ne peut plus décevante.

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Il y a dans ce roman de 192 pages, une très longue première partie racontant l'histoire des gens du quartier : Shadrack, Hannah et Eva, la mère et la grand-mère de Sula, les davies, Hélène Wright, la mère de Nel.
L'autrice plante son décor, ne nous épargne rien des atrocités commises. Que ce soient celles de la Première Guerre mondiale, ou les atrocités familiales. Difficile de supporter les images de la misère dues à la ségrégation.
Un événement va abîmer les fillettes.
Puis une ellipse narrative nous permet de les retrouver une fois adultes. L'une est mariée, l'autre pas. L'une est rentrée dans le rang, l'autre se veut libre.
Leur relation s'est complexifiée. Et les actes de l'une vont détruire la relation qu'elles avaient.

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Le roman traite du racisme, mais aussi des injonctions envers les femmes noires.
Si on se remet dans le contexte de l'époque, les femmes de la famille de Sula, qui sont toutes émancipées et indépendantes, donnent l'impression de faire désordre dans la communauté où toute femme se doit d'être mariée. Comme des hommes, elles choisissent une vie de libertés où l'épanouissement ne se fait pas à travers l'amour, le couple ou la vie de famille.

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Mais Sula est un roman difficile dans sa forme : abrupt, dur avec des passages super glauques, le style est tout aussi particulier : cru, âpre et violent. Je ne suis pas certaine d'apprécier la plume de l'autrice.

Par ailleurs, je ne me suis pas attachée aux personnages. Tout comme l'écriture, les femmes de ce roman sont dures. Peut-être, Nel l'est moins, mais le texte ne nous permet pas de creuser la question. Nel semble moins présente dans ce roman que Sula. Elle ressemble plus à un faire-valoir terne, pour la mettre en comparaison avec sa consoeur. Sula qui revient, considérée comme le démon, parce qu'elle est différente, parce que des événements se déroulent dans son sillage. Isolée et rejetée par sa communauté à cause de ses choix. Sula, à l'esprit si libre, ne comprend pas toujours le mal qu'elle fait. Et plus particulièrement celui qu'elle fait à Nel.

Chaque personnage a son lot de traumatismes. C'est d'ailleurs dès le premier chapitre qu'on perçoit le traumatisme des Noirs : on continue encore et encore de les déposséder de leurs biens, de leurs identités. Ces traumatismes créent des personnages dont on ne comprend pas bien les motivations ou les agissements.

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Je n'ai pas les clés pour comprendre tous les messages de Toni Morrison. Ça viendra peut-être plus tard. En revanche, sa plume si âpre m'a empêchée de m'attacher aux personnages et à l'histoire.
C'est un roman exigeant, qui n'est pas accessible à tout lecteur. Ici, les thèmes du racisme et de l'indépendance de la femme se confondent pour nous raconter Sula.

5/10

La fiche du livre sur le site de l'éditeur

lundi 17 février 2020

Rebecca, Daphné Du Maurier

Quatrième de couv' : Un manoir majestueux : Manderley. Un an après sa mort, le charme noir de l’ancienne propriétaire, Rebecca de Winter, hante encore le domaine et ses habitants. La nouvelle épouse, jeune et timide,  de Maxim de Winter pourra-t-elle échapper à cette ombre, à son souvenir ?

Immortalisé au cinéma par Hitchcock en 1940, le chef-d’œuvre de Daphné du Maurier a fasciné plus de trente millions de lecteurs à travers le monde. Il fait aujourd’hui l’objet d’une traduction inédite qui a su restituer toute la puissance d'évocation du texte originel et en révéler la noirceur.


Mon avis : Au cours des deux ou trois dernières années, j'ai tellement entendu parler de ce roman, sur Booktube ou Bookstagram, que ça a fini par titiller ma curiosité.
Je l'ai acheté en août 2019, le laissant dans ma PAL "pour plus tard".
Je ne sais plus qui a proposé le challenge Lectures de Février comportant un titre en un mot, mais ça m'a permis de voir que j'avais pas mal d'ouvrages qui rentraient dans cette catégorie, dont Rebecca. Après avoir lu la première page, j'ai eu envie d'aller plus loin et de découvrir cette histoire. J'aime bien les livres à suspense, avec un côté britannique, un peu gothique. Ce n'est pas la lecture parfaite pour la saison, mais je sentais qu'il était temps de le découvrir.

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Rebecca est un roman d'ambiance, sombre, nous plongeant dans l'aristocratie britannique.
La narratrice (dont on ne connait pas le nom) a épousé Maxim de Winter, un veuf qui possède le domaine de Manderley.
Elle, jeune, inexpérimentée et très timide, voudrait marcher dans les pas de Rebecca, la précédente femme de Maxim, disparue en mer quelques mois plus tôt. Confrontée aux regards aiguisés des domestiques et des habitants des alentours, elle se sent mal à l'aise dans le rôle de maîtresse de maison. D'autant plus qu'elle sent constamment planer dans l'air l'ombre de Rebecca à Manderley.

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Selon moi, Rebecca a tout d'un classique : la façon dont l'intrigue se déroule sous nos yeux, la trame narrative qui respecte les étapes du roman gothique. C'est très agréable à lire, je me suis laissée porter dans le roman, confiante quant au déroulement de l'histoire.
Je ne saurais pas tellement l'expliquer mais j'ai l'impression de ne plus avoir lu de roman comme ça depuis longtemps, là c'est cadré, c'est conventionnel, on sait où on va. Mais je dis ça peut-être parce que je lis peu de romans à suspense.

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J'ai bien aimé lire Rebecca.

J'aime beaucoup les histoires où les personnages sont hantés par le passé. Peu à peu, nous découvrons ce qui est arrivé, un peu comme si on tirait le fil d'une pelote de laine. On apprend tout au même rythme que les choses se révèlent à la narratrice. On émet des suppositions et puis on découvre comment l'autrice divulgue un par un les secrets de Maxim de Winter et de Rebecca.

J'ai adoré la perversité de Madame Danvers, la gouvernante, avant le bal costumé. Quelle tension dramatique ! Quel chapitre savoureux ! J'ai adoré qu'elle joue sur la naïveté de la narratrice. Celle-ci est tellement jeune, sans consistance, elle ne sait rien faire, n'a goût pour rien, et vit dans l'ombre de cette Rebecca grandiose qu'on lui a dépeinte. Elle voit bien qu'elle ne lui arrive pas à la cheville. Son complexe d'infériorité l'empêche de se lâcher avec son mari, n'osant pas lui confier son malaise constant. Nous découvrons finalement pourquoi Maxim de Winter l'a épousée elle en secondes noces.

Par ailleurs j'ai bien aimé les questions que suscitent un re-mariage : comment trouver sa place dans une famille quand on est la seconde femme ? Peut-on vivre dans les objets ayant appartenus à la première femme ? Ou encore, quelles traces laisse-t-on dans un lieu qu'on a habité ?

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Mais j'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de répétitions, notamment dans la description des lieux, des jardins et de la crique, et surtout quand la narratrice exprime son malaise face aux domestiques ou aux invités. J'avais bien compris qu'elle n'avait pas l'étoffe d'une maîtresse de maison accueillante et chaleureuse. Je sais que ça sert à montrer sa difficulté à endosser ce rôle, en opposition à Rebecca qui faisait ça avec un naturel confondant, mais en fait le roman fait 630 pages et si on avait retiré toutes les répétitions et les descriptions longues des lieux, on aurait gagné une bonne cinquantaine de pages.

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J'espère voir le film adapté par Hitchcock, ça doit être génial.
Quant au roman, l'atmosphère est pesante, oppressante et j'ai bien aimé ma lecture, qui m'a rappelé mes premières lectures de vacances quand j'étais ado.
Roman gothique, roman psychologique, Rebecca est un roman qui se rapproche des romans des soeurs Brontë.

7/10

La fiche du livre sur le site de l'éditeur

mercredi 12 février 2020

Marlena, Julie Buntin

Quatrième de couv' : Magnifique et intense roman sur l'amitié, sur sa nature, surprenante et instable, sa puissance destructrice et son impact indélébile sur nos vies.

A quinze ans, Cat rencontre Marlena. Belle, un peu folle et accro aux cachetons, Marlena mourut à peine une année plus tard, seule, dans une forêt du Michigan. Marlena, sa meilleure amie, son seul repère dans une existence fracassée par les trahisons : l'abandon du père, le déracinement, la résignation, le deuil d'un brillant avenir.

Vingt ans après, la vie de Cat est au point mort. En couple, sans enfant et employé d'une petite bibliothèque de New York, elle est hantée par les fantômes du passé et lutte chaque jour pour ne pas sombrer dans l'alcool. Comme pour se punir, Cat se force à revivre cette époque trouble, la litanie de ses premières fois - cigarette, cuite, transgression - et cette amitié aussi passionnelle que dérangeante. Mais dans quel but exactement ? Savoir qui était vraiment Marlena ? Comprendre sa mort ? Chercher des réponses qui n'existent sans doute pas...

Dans la lignée d'Emma Cline ou Celeste Ng, Julie Buntin nous offre avec Marlena une profonde réflexion sur ce qui façonne et détruit à cet âge où l'insouciance est à la fois notre meilleur allié et notre pire ennemi, et où, même au bord de l'abîme, tout semble toujours possible. Emouvant témoignage sur ce qui nous lie aux autres et nous éloigne d'eux.



Mon avis : Depuis quelques années, j'essaie d'acheter tous les livres de la maison d'édition La Belle Colère. J'avais acheté Marlena en décembre 2018 pour Noël (sachant que je n'aurai pas de livres de la part de ma famille...). Vu que j'ai décidé de lire tous mes grands formats cette année, et ce mois-ci les livres qui ne comportent qu'un mot dans le titre, j'ai choisi, après Morwenna, de lire Marlena (à la base c'était pas voulu).

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Cat a une trentaine d'années, elle vit et travaille à New York, est mariée à un homme, Liam. Un jour, elle reçoit un appel de Sal, le petit frère de son amie d'adolescence, Marlena. Cet appel la replonge dans ses souvenirs. Marlena, issue d'une famille pauvre et dysfonctionnelle, est décédée à l'aube de ses 18 ans. Cat raconte l'année qu'elle a passé aux côtés de Marlena, belle mais accro aux médocs. Elle raconte comment elle a pu se construire, alors âgée de 15 ans, influencée par Marlena.

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Dans ce roman, Julie Buntin nous montre les ravages de la pauvreté. Marlena vit dans une grange aménagée, avec un père qui fabrique de la drogue dans un wagon de marchandises isolé dans la forêt non loin de chez eux. Elle élève plus ou moins son petit frère, Sal, puisque leur mère a disparu.
Marlena s'est entourée de gens comme elle, qui vivent de petites combines ou de gros trafics.

Cat, son frère et leur mère arrivent en fin d'année dans la petite ville de Silver Lake. Fraîchement divorcée et encore jeune, leur mère, sans diplôme et sans emploi, pense que la vie sera moins chère dans ce coin paumé, où le premier lycée est à 25 min et le premier centre commercial à 1h30 de route. Avec un budget limité, elle n'a pu trouver qu'une sorte de maison préfabriquée, à deux pas du jardin de Marlena, qui a plus des allures de décharge à ciel ouvert que de jardin bien entretenu. Poussés tous les trois dans cette nouvelle vie, où le manque cruel d'argent est un frein, Cat prendra conscience de la perte de ses privilèges d'autrefois.

C'est cette proximité géographique qui va pousser Cat à faire la rencontre de Marlena. A devenir amie avec elle. A changer petit à petit. Elève modèle, elle décide pourtant de ne pas se présenter à son nouveau lycée, séchant les cours pendant des semaines. S'amusant dans le sous-terrain de l'église avec Marlena, Greg et Ryder. Fumant clope sur clope. Surprenant Marlena défoncée. Volant dans les magasins. Cat et Marlena vivent à fond les excès de l'adolescence, sans qu'on ne leur mette de limites.  Inconscientes, se mettant volontairement en danger, elles s'étourdissent de leur liberté d'adolescentes.

Il y a entre elles une rivalité imperceptible qu'on trouve souvent dans les amitiés féminines puissantes qui se développent à l'adolescence : Marlena est un peu plus âgée, plus belle, plus mince, plus fascinante et magnétique, Cat voudrait lui ressembler, tout en sachant intimement qu'elle aura un plus bel avenir, si elle ne se laisse pas entraîner complètement par Marlena.

Cat perçoit aussi la complexité des rapports entre les humains. Son père a décidé de refaire sa vie avec une femme bien plus jeune. Il a coupé les ponts avec ses enfants. Cat a beaucoup de mal à expliquer le comportement de son père, son absence, mais peu à peu, elle saisit qu'il ne sert à rien de s'accrocher à un père qui a choisi de renoncer à ce statut.

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Les écrivains américains ont un vrai talent pour raconter l'adolescence. J'ai l'impression qu'ils aiment écrire sur cette période, et je dois avouer que ceux que j'ai lus, sont assez doués pour ça. Il y a eu Price, de Steve Tesich, Lucy in the sky de Pete Fromm, Tout plutôt qu'être moi de Ned Vizzini. Et désormais il y a Marlena de Julie Buntin.

J'aimerais beaucoup que ce livre soit lu par de nombreuses personnes, qu'il soit mis plus en avant. Même si il n'y a pas une intrigue de fou, j'ai aimé la façon dont l'autrice met en scène l'adolescence de Cat, c'est intense, c'est troublant, il y a une atmosphère bien particulière.
Ce texte a d'excellentes qualités narratives, le style est bon et l'alternance entre le passé et le récit au présent nous permet de voir l'adulte qu'est devenue Cat, quelles sont les traces laissées par son adolescence dans sa vie d'adulte.

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Ce roman montre comment les moments et les rencontres de l'adolescence influencent celui ou celle qu'on deviendra adulte. Si certains s'en tirent avec une confiance en soi illimitée et un avenir brillant à l'horizon, d'autres peinent à se sortir des addictions.

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Un roman fort sur l'adolescence et l'amitié. On se reconnaîtra ou pas, mais on ne pourra qu'être touché∙e par le destin de ces deux adolescentes.

8/10

La fiche du livre sur le site de l'éditeur

mardi 11 février 2020

Morwenna, Jo Walton

Quatrième de couv' : Morwenna Phelps, qui préfère qu'on l'appelle Mori, est placée par son père dans l'école privée d'Arlinghurst, où elle se remet du terrible accident qui l'a laissée handicapée et l'a privée à jamais de sa sœur jumelle, Morganna. Là, Mori pourrait dépérir, mais elle découvre le pouvoir des livres de science-fiction. Delany, Zelazny, Le Guin et Silverberg peuplent ses journées, la passionnent.
Un jour, elle reçoit une photo où sa silhouette a été brûlée… Que peut faire une adolescente de seize ans quand son pire ennemi, potentiellement mortel, est sa propre mère? Elle peut chercher dans les livres le courage de combattre.

Ode à la différence, journal intime d'une adolescente qui parle aux fées, Morwenna est aussi une plongée inquiétante dans le folklore gallois. Ce roman touchant et bouleversant a été récompensé par les plus grands prix littéraires du genre : le prix Hugo, le prix Nebula et le British Fantasy Award.



Mon avis : Il y a quelques années, Victoria du blog Mango & Salt avait parlé de Morwenna, lorsqu'elle avait participé à la création de la box littéraire Exploratology. J'avais donc gardé ce titre dans un coin de ma tête, avant de l'acheter en décembre 2018. Je pensais que ce livre me ferait sortir de ma zone de confort puisqu'il est classé en SF chez Folio.

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Morwenna, c'est l'histoire d'une jeune fille du Pays de Galles en 1979, qui rencontre son père à l'âge de 15 ans, après s'être enfuie de chez sa mère. Morwenna a vécu un événement tragique : sa soeur jumelle est décédée dans un accident de voiture, et Morwenna a désormais des difficultés à marcher à cause de douleurs dans sa jambe. Elle fait la connaissance de son père et de ses tantes anglaises, qui vont la mettre dans un pensionnat pour jeunes filles. Pas très bien intégrée, non seulement à cause de son accent gallois, mais aussi de sa jambe qui la fait boiter, et de son goût pour la SF, Morwenna va néanmoins se faire des amis au sein d'un club de lecture.

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Je préfère vous prévenir, ce roman n'est pas seulement le journal intime d'une adolescente comme on a l'habitude d'en lire. Morwenna voit des fées, elle croit profondément que notre monde existe grâce à la magie. Personnellement je suis contente d'avoir été au courant de ce postulat de départ, parce que ça m'a évité de penser que l'autrice partait dans une direction qui aurait pu me déplaire.

La deuxième chose à savoir sur ce roman est que Morwenna dévore presque 2 livres de SF ou de fantasy par jour ! (Honnêtement je ne sais pas comment elle fait, ça me semble impossible). Autant dire que c'est son sujet de prédilection et qu'il y a énormément de références à cette littérature de genre. Si vous n'êtes pas familier (comme moi) avec ces titres, vous allez passer à côté de plein de choses. Ou peut-être que ça vous donnera envie de découvrir ces ouvrages.

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Quand j'ai commencé ce livre, je l'ai trouvé très agréable et facile à lire. J'adore le format journal intime. En plus, Morwenna est une adolescente originale, elle a une façon très mature et détachée de voir l'amour et le couple. Elle est très intelligente et aussi très sûre d'elle quant à ses capacités intellectuelles. Elle se pose des questions intéressantes sur son père, ou sur son grand-père paternel. Elle a aussi beaucoup d'amour pour son "grampar" (son grand-père maternel qui l'a plus ou moins élevée) et sa tante Teg, chez qui elle passe les vacances scolaires.
Elle a une passion immodérée pour les livres et ça fait du bien de voir un personnage qui met autant à l'honneur la littérature. Elle n'est pas la seule dans cette histoire à aimer les livres : elle rencontre son père, Daniel, qui a aussi une passion pour la SF, puis elle découvre Miss Carroll, la bibliothécaire de son pensionnat et enfin les membres de son club de lecture, des personnages qui débattent tous les mardis soirs à propos de livres d'auteurs de SF ou de fantasy (qui sont pour moi inconnus).

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J'ai beaucoup aimé la métaphore filée de ce roman. Morwenna, qui aurait voulu mourir aux côtés de sa soeur quelques mois auparavant, revit peu à peu grâce à sa fugue. Le chemin qu'elle a parcouru, les rencontres qu'elle a faites l'ont aidée à prendre conscience de son existence auprès des autres.

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Pour ce qui est du négatif : j'ai trouvé qu'il y avait quelques longueurs dans l'histoire et des choses que j'aurai à creuser (comme l'identité galloise), qui sont en toile de fond mais pas forcément développées par la narratrice.

Parfois la personnalité de Morwenna me dérangeait. Je ne saurais pas comment l'expliquer, peut-être parce qu'elle est un peu hautaine ? Je la voyais soit comme une petite fille qui croit aux elfes et tout, soit comme une adulte un peu boring et pas très sympa. Peut-être que ça vient du fait qu'elle n'a pas voulu se fondre dans la masse de ses camarades de classe. Je ne sais pas.

Même si j'étais bien partie pour croire moi aussi aux fées et compagnie, un élément de la fin m'a déplu : si le passage vers la mort était intéressant, car il peut se voir de façon métaphorique, en revanche le passage avec la mère (qui serait une sorcière pratiquant la magie noire) m'a vraiment paru superflu et pas du tout dans l'ambiance, arrivant comme un cheveu sur la soupe. En fait j'ai trouvé l'intrigue autour de la mère très mal amenée, mal ancrée dans le récit. On voulait nous faire croire à un super mystère à son propos et en fait, on ne nous explique jamais vraiment ses motivations à elle.

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Ce roman est beau parce qu'il raconte comment on parvient à se sortir de l'adolescence, grâce aux livres mais aussi aux gens qui peuvent avoir les mêmes goûts que nous. Morwenna affirme tout au long de ce roman ses différences et prouve qu'on peut être aimée pour celles-ci. C'est un roman sur la reconstruction et quels moyens on utilise pour surmonter un traumatisme.
Mais il ne faut pas le prendre pour un roman de SFFF, car si il met à l'honneur les romans de ces genres, on trouve seulement dans Morwenna quelques touches de fantastique.

7/10

La fiche du livre sur le site de l'éditeur

vendredi 7 février 2020

Belle du Seigneur, Albert Cohen

Quatrième de couv' : Avec cet ample roman, dont le titre aurait pu être Le Livre de l'Amour, c'est une fresque de l'éternelle aventure de l'homme et de la femme que nous offre l'auteur de Solal, de Mangeclous et du Livre de ma mère.


Mon avis : J'ai acheté ce livre (ou devrais-je dire ce pavé de 852 pages) en grand format en 2014. Pourquoi en grand format ? Pour que ce soit plus lisible que les 1110 pages du poche. Parce que je voulais un livre dont les pages ne se détacheraient pas. Parce que je pensais que j'allais adorer.

Ce roman est resté très longtemps dans ma PAL, il m'a suivi dans tous mes déménagements.
J'avais tellement peur de ne pas aimer, de ne pas comprendre, de ne pas avoir la maturité suffisante pour saisir cette histoire.
Mais il était temps de le lire : parce que j'ai du temps devant moi (je ne sais pas du tout quand je retrouverais un poste en librairie), parce que je vais bientôt avoir 30 ans et que c'est bien de se lancer des petits défis avant une certaine date.
Voyant que j'avais lu 24 livres/BD/albums jeunesse en janvier, je me suis dit que je pouvais bien consacrer quelques jours voire semaines à la lecture de Belle du Seigneur. J'ai donc passé 11 jours sur ce livre. Et qu'en ai-je pensé ?

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Eh bien... Bof. Le début m'a enthousiasmée, c'était facile à lire, ça montrait des personnages sous leur mauvais jour, avec leurs petits (et gros) travers. C'était comique et j'aimais beaucoup !

Puis j'ai découvert les longs, très longs monologues, où les personnages se parlent à eux-mêmes ou à un ami invisible, sans aucune ponctuation. Et alors là, j'ai douillé. Mon rythme de lecture s'est ralenti, puisque forcément lire 30 pages d'un texte sans le moindre point, la moindre virgule, c'est atrocement pénible et demande une concentration intense.
Et puis il y a toutes ces répétitions, des mots ou des pensées qu'on retrouve d'une partie à l'autre. Ou ces longueurs. Mon Dieu, toutes ces longueurs !

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Alors oui, c'est un travail de titan qu'a fait Albert Cohen sur ce livre. Oui, il exerce son art de la narration en l'exprimant de diverses manières, avec des points de vue divers. Oui, il fait de grandes phrases avec des monologues grandiloquents. Oui, il utilise du vocabulaire très peu utilisé (j'ai gardé un dictionnaire près de moi toute la durée de ma lecture).
C'est sûr, ce texte est très travaillé. Mais c'est à la limite de l'indigestion pour certains passages bien trop longs pour le lecteur. Des passages qui manquent de rythme, qui nous étouffent de détails.

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L'histoire, pour celles et ceux qui ne la connaitraient pas, est celle de Solal et d'Ariane.
La jeune femme est mariée à Adrien Deume, un fonctionnaire de la Société des Nations, résidant en Suisse. Solal est sous-secrétaire général de la Société des Nations et à l'occasion d'un bal donnée par la SDN, il tombe fou amoureux d'Ariane. Il se présente à elle pour la première fois, un matin lorsqu'elle est seule dans sa chambre, sous les traits d'un vieillard. Dégoûtée, elle le repousse.
Jusqu'au jour, où elle se laissera convaincre par lui, une fois qu'elle l'aura vu, dans ses vrais habits.
Ensuite, nous sommes témoins de leur amour-passion, un amour qui doit relever du mythe, de la perfection. Or, vivant en huis-clos, et ayant épuisés tous les sujets de discussion possibles, plutôt que de renouveler leur amour sur un autre mode, Ariane étant incapable de reconnaître qu'elle s'ennuie, Solal invente alors régulièrement des mensonges afin de redonner à Ariane goût à leur amour, qui est désormais soumis à la routine.
En outre, nous sommes aux alentours de 1935, et l'antisémitisme est de plus en plus exacerbé. Solal, fils du grand rabbin de Céphalonie, comprend à demi-mots ce qui l'attend en tant que Juif, d'où son isolement avec Ariane.

Bref, je m'en tiens là pour le résumé. Il est donc question d'une histoire d'amour.

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Le problème est que j'ai déjà dans mon panthéon personnel, un coup de coeur indétrônable pour une histoire d'amour : Creezy de Félicien Marceau. J'ai découvert que Belle du Seigneur a été publié en 1968, a reçu le grand prix du roman de l'Académie française, tandis que Creezy a été publié en mars 1969 et a obtenu le prix Goncourt. Et je dois bien avouer que je trouve quelques similitudes entre les deux ouvrages, bien que Creezy soit une histoire très épurée, en comparaison de Belle du Seigneur.
Mais comme je le disais, mon coup de coeur reste pour Creezy. Difficile pour moi de voir le livre d'Albert Cohen comme un chef d'oeuvre de la littérature française.

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Si dans Creezy, les personnages sont presque sans teint, presque sans émotions, un peu comme des mannequins d'une vitrine, ceux de Belle du Seigneur sont très, très haut en couleurs. Et malheureusement je n'ai ni accroché à Solal, ni à Ariane, que j'ai cordialement détestés.

Solal est un homme qui a bien réussi dans la vie, sous-secrétaire général de la Société des Nations, apprécié de ses collègues, beau parleur avec les femmes. Il est très théâtral. Mais par moments il plonge dans la folie. Solal, un être si sûr de lui, est aussi instable.
Je l'ai tout simplement détesté quand il se révèle manipulateur, quand au lieu d'être honnête, il invente des mensonges pour raviver l'amour dans son couple, quand il en vient à la violence.

J'aurais peut-être dû lire le livre Solal, avant de lire Belle du Seigneur, parce que j'ai eu l'impression de prendre le train en route, de ne pas connaître Solal dans son intégralité. J'aurais aimé comprendre sa judéité, car c'est là l'une des clés pour saisir la personnalité ambivalente de ce personnage.
Parfois j'avais envie que l'histoire soit de son point de vue, et malheureusement on avait celui d'Ariane.

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Ariane est une jeune femme narcissique qui ne fait rien de sa vie, n'a pas grand chose dans le crâne (si ce n'est que se faire belle pour son Seigneur). Elle a survécu à de nombreuses pertes (ses parents, son frère, sa soeur ainsi que sa tante qui l'avait prise sous son aile, sont tous décédés), mais elle a été "sauvée" par Adrien Deume, avec qui elle s'est mariée. Vivant avec lui depuis 5 ans, on voit qu'elle ne l'aime pas et ne le supporte pas. Ariane a un univers fantasque, une imagination très développée, certainement parce qu'elle s'ennuie beaucoup.
Je n'ai pas aimé ce personnage que l'on voit essentiellement à travers sa relation avec Solal. Elle veut que tout soit parfait, son corps, ses paroles mesurées. Elle veut que Solal la voit comme l'Idéale. Elle fait tout pour gommer ce qui la gêne, à savoir un nez qui brille, ou une robe mal coupée. C'est une perfectionniste psycho-rigide et surtout qui ne veut pas admettre son ennui avec Solal, quand au bout de quelques mois en huis-clos, ils n'ont plus rien à se dire, ni à partager.

J'ai détesté me retrouver en elle. Pas en tout, heureusement, mais son imagination fertile, sa volonté d'apparaître sous son meilleur jour à tout instant, sa gêne d'avoir un corps qui vit, avec des fonctions biologiques.

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Certains personnages sont hautement improbables : les oncles de Solal, autrement nommés les Valeureux, sont des personnages dont les caractéristiques sont poussées au maximum. Leur façon de parler et de voir la vie est anachronique tout comme le sont leurs accoutrements. Comment croire à l'intervention de ces hommes ? Ce sont des clowns !

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J'ai beaucoup aimé comment l'auteur a dépeint les travers des gens de bonne famille dans ce roman. Surtout les personnages de la famille Deume. Cette façon qu'il a de pointer du doigt le fonctionnaire de la SDN (Adrien Deume), qui veut absolument monter en grade pour avoir un bureau plus grand, alors qu'il fait tout pour éviter de travailler.
Ou les conversations des femmes de la bourgeoisie, qui envient les rois et reines, et se donnent des attitudes en parlant mal de leurs femmes de chambre.
Mon coup de coeur va pour le personnage d'Hippolyte Deume, une sorte de candide, avec un fort zézaiement, qui a une tendresse particulière pour Ariane. C'est le personnage pour qui j'ai ressenti le plus de compassion : il est constamment rappelé à l'ordre par sa femme, qui est une mégère insupportable et fausse dévote.

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Quant à Mariette, la domestique de la famille d'Auble, puis des Deume, je l'ai trouvée indispensable, mais l'auteur en fait un personnage mal dépeint, sans nuances. Elle est pauvre, au service des autres, n'a pas fait d'études, donc elle ne sait pas bien parler et elle confond des mots. On est à nouveau dans de la caricature.

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Il y a des choses qu'il faut néanmoins dénoncer avec ce roman : salut la misogynie !
Quand Solal achète un roman policier d'une "vieille grosse Anglaise" (si je ne me trompe pas).
Les quelques femmes dans ce roman, sont soit des ménagères qui n'ont pas d'autres intérêts que la vie des autres et l'entretien de leur logement, soit des femmes en quête d'amour, amour forcément fourni par un homme, intelligent, fort et beau.
Par ailleurs, l'outrage que ressent Solal, lorsqu'il apprend qu'Ariane a eu un autre amant avant lui, m'a laissée coite. Solal, un vrai Don Juan, se tape des meufs quand il veut, mais sa compagne ne peut pas avoir connu d'autres hommes que lui (et avant lui) ?! j'ose croire qu'il s'agit là d'une réflexion d'un homme du XXè siècle et que de nos jours les hommes ne réagissent pas avec tant de violence quand on leur annonce qu'on a eu d'autres amants avant eux. En cela, peut-être cette histoire est assez datée...

L'auteur met en scène la violence dans un couple et c'est particulièrement dérangeant.

Je n'aime pas la conclusion de ce livre, comme si la passion amoureuse n'avait qu'une seule issue.
Tout d'abord l'auteur nous fait penser que cette fin est inéluctable. Elle est très longuement présentée par l'auteur, pendant des pages et des pages on voit le piège se refermer, on voit l'ambiance se détériorer.
Cependant, n'ayant pas d'empathie pour les personnages, leur sort arrivant avec tellement de préparation, ne m'a pas émue outre mesure. Peut-être finalement, une fois la passion éteinte, il n'y a plus rien de bon et il faudrait plutôt se séparer ?

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Je pensais faire une chronique plutôt courte en disant que je n'ai pas trop aimé. Que ça n'a pas été un coup de coeur (loin de là !), et je me retrouve à faire une critique assez longue... La page Wikipedia du roman est très intéressante et propose des clés de compréhension.

Ça n'a pas été une mauvaise lecture, je suis contente de l'avoir lu, j'ai bien aimé passer du temps sur cette lecture, sans trop me presser. Mais ce n'était pas ce à quoi je m'attendais. Si l'auteur a su parfaitement bien dépeindre la bourgeoisie et le microcosme des fonctionnaires de la SDN, il peine à me faire croire à une histoire d'amour entre Solal et Ariane. Ce n'est pas parce qu'on en rajoute des couches, que ça fait plus authentique !

6/10

La fiche du livre sur le site de l'éditeur