mercredi 31 mai 2017

Au Bonheur des Dames, de Zola

Quatrième de couv' : Octave Mouret affole les femmes de désir. Son grand magasin parisien, Au Bonheur des Dames, est un paradis pour les sens. Les tissus s’amoncellent, éblouissants, délicats. Tout ce qu’une femme peut acheter en 1883, Octave Mouret le vend, avec des techniques révolutionnaires. Le succès est immense. Mais ce bazar est une catastrophe pour le quartier, les petits commerces meurent, les spéculations immobilières se multiplient. Et le personnel connaît une vie d’enfer. Denise échoue de Valognes dans cette fournaise, démunie mais tenace.
Zola fait de la jeune fille et de son puissant patron amoureux d’elle le symbole du modernisme et des crises qu’il suscite. Personne ne pourra plus entrer dans un grand magasin sans ressentir ce que Zola raconte avec génie : les fourmillements de la vie.

Mon avis : Attention cet avis contient des spoilers.

J'avais commencé à lire ce roman il y'a environ 1 an, il était dans la bibliothèque de mes parents, et ma première expérience de lecture d'un ouvrage de Zola, datait du lycée, en seconde, quand on avait dû lire La bête humaine. Ça ne m'avait pas tellement plu, mais c'était dû à cet univers très masculin autour des rails et des trains.
Et puis avec le boulot repris l'été dernier, je n'avais pas poursuivi ma lecture, bien que j'en avais lu 1/5. Ces derniers temps j'ai eu envie de lire des classiques, et je me suis dit qu'il était temps de le finir.

Je suis la première à être surprise parce que j'ai bien aimé !
Au Bonheur des Dames est facile à lire, abordable pour tous, bien qu'un peu longuet dans ses descriptions de vêtements et de tissus.
Pourtant l'histoire qui s'établit sur plusieurs années est intéressante : Denise, une jeune femme originaire de Valognes, vient vivre à Paris, accompagnée de ses deux petits frères dont elle a l'entière responsabilité suite au décès de son père. Pensant pouvoir aider un oncle dans sa boutique de tissus, elle croyait avoir un emploi tout trouvé. Cependant la réalité s'avère toute autre, puisqu'un homme, Octave Mouret s'est mis en tête d'ouvrir un immense magasin dans le quartier qui réunirait différents commerces. Il va ainsi réunir au sein du Bonheur des Dames, des comptoirs de vente, où l'on trouve de la soierie, la ganterie, la confection, la bonneterie, de quoi constituer le trousseau des jeunes filles à marier, bref, il veut révolutionner le commerce d'antan.

Zola nous plonge dans une époque de changements, celle au cours de laquelle le petit commerce va peu à peu mourir pour laisser place à ce qu'on connaît aujourd'hui comme Les Galeries Lafayette par exemple. Il nous décrit l'organisation interne, les changement d'agencement du magasin pour promener les clientes perdues, et en explique les raisons à travers deux personnages : Mouret, le patron et Denise, la petite vendeuse qui découvre tout. C'est le passage à une nouvelle façon de commercer et de consommer.

Octave Mouret a bien compris qu'il fallait séduire les femmes, que ce sont elles qui sont les acheteuses compulsives (voire voleuses pour certaines), il faut donc les faire rêver, leur en mettre plein la vue, à coup de galerie marchande gigantesque. Il rachète et fait détruire tout le quartier (référence au Baron Haussmann) afin de pouvoir agrandir son commerce, réduisant ainsi à néant des boutiques établies là depuis des siècles.
Aucun remords ne s'empare de cet homme, qui voit alors son ascension se faire grâce aux femmes crédules et insatisfaites et aux portefeuilles de leurs maris. Il n'hésite pas à vendre à perte et entraîne ses concurrents à faire de même. Cependant, les petits commerçants ne peuvent se permettre de vendre ainsi, d'accepter les retours de clientes mécontentes. Mouret s'impose sur le marché et détruit tout sur son passage.
Mouret commençant avec 400 employés, finira avec plus de 3000 employés, vendeurs, commis, livreurs, etc. Il révolutionne le commerce, sort des limites de Paris, s'exporte tant qu'il le peut via des catalogues. Il offre à ses employés la possibilité de prendre des cours de langues : anglais et allemand. Il leur offre le gîte : les employés sont logés au dernier étage de l'immeuble. Le couvert est d'abord délégué à un traiteur et les employés payent leurs suppléments, avant finalement d'ouvrir sa propre cuisine, un espace immense, qui doit nourrir les 3000 employés deux fois par jour.

Pour survivre, notre petite Denise va devoir travailler. Elle entre au Bonheur des Dames où la vie ne lui sera pas facilitée par les autres vendeuses. Un peu plus tard, au moment de l'écrémage annuel, elle se fait renvoyer du magasin.
A ce moment-là, elle perd son lit, l'argent qu'elle gagnait au magasin et qu'elle ne parvenait pas à économiser, se faisant racketter constamment par son frère alors même qu'elle doit payer la pension de son autre frère. Au bord du gouffre, elle trouve néanmoins du travail, une chambre chez un vieil homme particulièrement en colère contre le Bonheur des Dames, et elle retrouve la garde de son petit frère. On découvre aussi qu'à ce moment-là, elle se fait harceler dans la rue (oui ça existait déjà en 1868).

Mais Mouret est tombé amoureux d'elle, et souhaite qu'elle revienne travailler pour lui, car sa réussite n'a aucune saveur si elle n'est pas partagée avec la femme qu'il aime.
Malgré ses refus, il n'en démord pas et lui permet d'obtenir une meilleure place et un meilleur salaire. Il écoute toutes les propositions qu'elle lui fait afin d'améliorer la vie des employés. En retour, il tente de la convaincre de se donner à lui. Elle refuse de lui céder, et c'est lourd, si lourd ! Surtout que son unique raison est qu'elle doit travailler pour aider ses frères. Alors que nous lecteurs, savons qu'elle est amoureuse de lui. Ce refus paraît être une peur légitime de vierge effarouchée, mais peut-être est-ce finalement de la loyauté envers l'ancien monde qu'elle a connu, constitué de ses frères et de sa famille un peu plus éloignée ?

Leur histoire d'amour est un symbole, c'est l'union de deux mondes opposés socialement, mais surtout il montre que la réussite et l'argent ne permettent pas de tout obtenir d'un autre individu. Pour être heureux, il faut éprouver des sentiments, ceux-là résident dans le coeur, et non pas dans l'argent. Ainsi Zola nous démontre que la consommation comble un désir passager, mais que cela ne suffit pas à contenter un humain, qui a besoin de chaleur, d'amour partagé.

Les dernières pages sont sacrément longues et on pourrait envisager un jeu à boire chaque fois que Zola emploie le mot "blanc" ou "blanche" pour décrire des tissus ! et par conséquent nous faire comprendre qu'il va y avoir un mariage, que Denise est pure comme le blanc et qu'elle recouvre tout dans la vie de Mouret. Blablabla.

Je trouve que Zola manque un poil de subtilité, surtout quand il montre la lente agonie du petit commerce en parallèle de l'agonie de Geneviève, la cousine de Denise, qui connait un grand malheur amoureux. Son promis, le commis de la boutique Baudu, est en fait amoureux de Clara, une vendeuse un poil frivole du Bonheur des Dames. Ce parallèle est franchement peu subtil.

Par contre ce qui est plus subtil, c'est de nous amener une happy ending, dans laquelle la petite vendeuse, orpheline, débarquée 10 ans plus tôt à Paris, cède aux avances du grand patron, aka du grand capitalisme.
Durant ces 10 années, Denise a regardé avec envie Le Bonheur des Dames, et elle a aidé Mouret a en faire ce qu'est devenu ce grand magasin, plutôt que d'aider son vieil oncle à entretenir sa boutique. Elle a vu l'avenir dans cette immense bâtisse, un avenir glorieux, qui lui amènerait argent et amour. Mais à quel prix ? Elle a renoncé à sa famille, aux autres commerçants du quartier qui l'ont pourtant aidée, pour accomplir son ascension au sein de cette immense machine, essentiellement pour sa survie. Denise a négligé ses valeurs pour pouvoir manger, se loger, et aider ses frères, elle a laissé tomber son oncle qui éprouvait une colère sourde pour Mouret. Alors la question se pose : doit-on renier ses propres ascendants pour trouver sa place dans un monde qui ne veut pas de ceux-là ?
Denise a des étoiles dans les yeux chaque fois qu'elle les pose sur le Bonheur des Dames, mais est-ce vraiment pour les bonnes raisons ? N'est-ce pas son amour pour Mouret qui la pousse à rester dans ce commerce plutôt que d'aller chercher ailleurs ? Naïvement, aveuglément, Denise est complice de la mort du petit commerce, tout comme le sont ces milliers de femmes qui viennent chaque jour au Bonheur des Dames.

Mouret d'ailleurs... Ce nom mêle "amour" et l'imparfait de "mourir". Mouret est le centre du roman, c'est par lui que Denise entre au Bonheur des Dames, et c'est par lui que le petit commerce se meurt. C'est sa réalisation qui sauve Denise, au détriment de sa famille.
Le lecteur est libre de choisir son camp, de trouver qu'il y a du bon de chaque côté, sans toutefois oublier que l'appât du gain laisse toujours des innocents sur le carreau. Il y a quelque chose d'intemporel dans cette lutte entre le petit commerce et les grandes surfaces, une vision très moderne de Zola...

Pour finir, je suis agréablement surprise d'avoir aimé un tel ouvrage de Zola.

Si vous souhaitez, il existe une adaptation cinématographique de Julien Duvivier, transposée dans les années 20-30, donc pas de costumes d'époques (dommage), mais un style et des moeurs plus ouverts, moustaches fines de gangster, costumes 3 pièces et chapeau cloche. Par contre 0 subtilité dans la réalisation ou dans le jeu des acteurs, un monde complètement manichéen.
Il est disponible en accès gratuit ici, soyez pas surpris(e) c'est un film muet.

La fiche du livre sur le site de l'éditeur

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